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FONTEVRAUD_08_Doc des participants.I

T. Foucart. Refonder l'autorité.

De la fin de l’autorité au pouvoir démocratique
Thierry Foucart

                La fin de l’autorité dans les démocraties occidentales est une évolution reconnue depuis longtemps par tous les observateurs de la vie politique et sociale. Hannah Arendt l’expliquait dès 1972 par la dynamique égalitaire à l’œuvre dans les démocraties et l’exclusion hors du champ politique des références transcendantes sur lesquelles elle était fondée. Les conséquences de cette évolution apparaissent actuellement de plus en plus clairement dans les difficultés rencontrées par les différents pouvoirs de notre société.
                  Les dernières manifestations massives en France (mouvements des banlieues en 2005, contre le CPE en 2006, la réforme de l’université, des régimes sociaux spéciaux en 2007, etc… ) concernent l’autorité policière et politique. Cette autorité, c’est-à-dire la reconnaissance de ce pouvoir par la population, est au cœur du fonctionnement démocratique puisqu’elle aide le pouvoir politique à s’exercer sans se limiter à une simple gestion des tâches courantes. Sa disparition montre l’affaiblissement de l’adhésion populaire à l’idéal démocratique ou inversement l’insuffisance démocratique du régime en place. Dans un cas comme dans l’autre, la dynamique égalitaire en cours, concomitante à la disparition de l’autorité, favorise l’émergence de la médiocrité en incitant, comme l’explique Alexis de Tocqueville, les « faibles » à revendiquer l’égalité avec les « forts ». La faiblesse du pouvoir démocratique privé d’autorité donne alors une ouverture au laxisme, au populisme, à la démagogie. Dans un avenir plus lointain, l’exercice de ce pouvoir par les « faibles » peut conduire à des avatars peu souhaitables et même dangereux de la démocratie comparables à ceux qui ont existé dans le passé récent : « la montée de mouvements politiques résolus à remplacer le système des partis, et le développement d’une forme totalitaire nouvelle de gouvernement, ont eu pour arrière-fond un effondrement plus ou moins général, plus ou moins dramatique, de toutes les autorités traditionnelles. Nulle part cet effondrement n’a été le résultat direct des régimes ou des mouvements eux-mêmes. Tout s’est passé plutôt comme si le totalitarisme, sous la forme des mouvements aussi bien que des régimes, était le mieux fait pour tirer parti d’une atmosphère sociale et politique générale dans laquelle le système des partis avait perdu son prestige, et dans laquelle l’autorité des gouvernements n’était plus reconnue. ».

Egalité démocratique et fin de l’autorité

               On trouve de nombreuses études sur l’autorité, souvent fondées sur la classification classique de la domination proposée par Max Weber et sur l’ouvrage bien connu d’Hannah Arendt2. L’autorité reste en effet un mystère, dans le sens où il est difficile de comprendre les mécanismes psychologiques chez deux personnes amenant l’une à obéir volontairement à l’autre.
              Gérard Mendel, en recherche l’explication psychologique et psychanalytique qu’il trouve dans la toute première enfance. Son analyse, à partir des exemples opposés du général de Gaulle et d’Hitler, donne des indications précises sur le fonctionnement de l’autorité charismatique, sur sa construction dans l’individu lui-même et sur son acceptation par la population. Cette autorité charismatique n’est pas démocratique, puisqu’elle est fondée sur l’irrationnel et sur une forme particulière d’inconscient à la fois chez celui qui la détient et chez ceux qui la reconnaissent. Il analyse aussi l’autorité paternelle, nécessaire à l’autonomisation des enfants, et dont la disparition, selon lui inévitable, doit être compensée par une prise en charge plus longue de l’individu par la société. On constate effectivement l’allongement de cette prise en charge : la massification de l’école a consisté à la rendre obligatoire pour tous de six à seize ans (il est question actuellement de la rendre obligatoire à partir de trois ans), et le système éducatif garde les jeunes souvent beaucoup plus longtemps. De toute évidence, ce n’est pas un succès.
       En 1999, Le Monde des débats a ouvert un dialogue sur la disparition de l’autorité entre le philosophe Alain Renaut, le sociologue Pierre Manent et le scientifique Albert Jacquard. Renaut a poursuivi sa réflexion dans un essai dans lequel il étudie la fin de l’autorité d’un point de vue tout d’abord général, puis en examinant successivement le pouvoir politique, éducatif, judiciaire et médical. Il explique que l’évolution vers l’égalité démocratique, en faisant disparaître les références transcendantes dans lesquelles l’autorité trouvait sa justification, en a provoqué la fin. Le philosophe reprend ici l’explication d’Arendt sur la disparition de l’autorité et prend simplement acte de cette évolution, selon lui inéluctable. Il considère que, l’égalité étant inséparable de la démocratie, les solutions pour résoudre les problèmes posés par cette disparition doivent lui être compatibles. Il écarte le recours à l’autorité charismatique pour les mêmes raisons que Mendel, et à l’autorité de l’expert fondée sur la raison théorique qu’il oppose à la raison pratique : savoir ne suffit pas pour agir. Il ne s’agit donc pas pour lui de combattre la dynamique égalitaire, mais de trouver un moyen de permettre l’exercice du pouvoir démocratique qui lui soit compatible.
                 On peut penser comme lui que l’idéal démocratique pourrait apporter cette justification, ce qui a d’ailleurs eu lieu dans le passé, mais cet idéal est lui-même en voie de disparition. Comme l’explique Mendel, l’élargissement du débat démocratique que le philosophe suggère pour rétablir l’autorité politique revient a contrario à renforcer la cause de sa disparition. Ce paradoxe explique la faiblesse de la participation aux élections politiques ou syndicales, et l’échec de toutes les grandes consultations publiques, comme le débat sur l’école organisé par le ministre Luc Ferry en 2003-2004 et qui n’a guère rassemblé que quelques parents d’élèves et professeurs. La dernière élection présidentielle confirme que l’importance de l’enjeu et sa nature sont déterminantes dans le degré de participation ; on ne peut espérer une participation aussi importante dans des consultations populaires plus générales, techniques ou fréquentes.
                  De même, l’abaissement de l’âge de la majorité à 16 ans, que Renaut préconise parce que conforme à l’égalité démocratique, risque fort de se retourner contre ceux qu’il serait au contraire préférable, suivant Arendt, de protéger et de tenir à l’écart de la vie politique : l’absentéisme fréquent dans les classes terminales des lycées est dû en grande partie au fait que les élèves sont majeurs, et donner la majorité aux élèves de seconde provoquerait certainement un absentéisme au moins aussi important. Cela risque aussi de provoquer l’effet inverse de celui qui est recherché, c’est-à-dire une moindre participation des électeurs aux consultations politiques dévalorisées par la participation d’adolescents considérés par la société comme égaux à leurs parents. Le philosophe se fonde aussi sur les textes issus des conférences internationales sur les droits de l’homme, les droits de la femme, les droits de l’enfant, … . La pérennité, la rationalité et l’universalité de ces textes politiques sont loin d’être assurées. En les considérant comme fondateurs, on leur prête une responsabilité dans la disparition de l’autorité mais on empêche simultanément leur contestation.
                                  Renaut ne donne finalement pas de solution crédible aux problèmes qu’il énonce. Il en est d’ailleurs bien conscient. En effet, en conclusion de son essai, le philosophe propose deux axes de réflexion : on considère, suivant le premier, que la fin de l’autorité constitue un progrès vers plus d’égalité, et, suivant le second, qu’elle empêche le pouvoir d’agir au détriment de l’intérêt de la nation. Il serait vain d’après lui de ne se préoccuper que de l’un de ces deux axes, de ne pas voir la nécessité d’une forme de restauration de l’autorité tout autant que de souhaiter un simple retour à l’autorité traditionnelle.
                         Dans une autre approche de la démocratie, le psychanalyste Michel Schneider interprète l’évolution sociale en cours comme la maternisation du pouvoir d’état, c’est-à-dire la substitution du pouvoir masculin et de l’autorité paternelle par celui des femmes et celle des mères : « La paresse intellectuelle, l’inertie anthropologique et le préjugé historique se conjuguent pour que nous ne voyions pas la réalité de notre société : de plus en plus, le pouvoir est aux femmes et l’autorité aux mères. ». Cette substitution, qui consiste à donner aux femmes le pouvoir sur l’éducation, la médecine et la justice, trois des quatre pouvoirs analysés par Renaut, est pour le psychanalyste la source de l’évolution sociale actuelle, caractérisée par la substitution de l’intrusif au répressif  : « les hommes ont presque disparu des activités décisives par lesquelles une société se façonne : ce que généralement on nomme le secteur social ». Schneider s’en inquiète du fait de l’intervention toujours plus grande de l’état-providence dans la vie sociale et familiale.
                           L’autorité se trouve donc placée au centre d’un entrelacs de valeurs contradictoires. Les mesures que l’on envisage pour la restaurer sont contraires à la démocratie, ou inefficaces, et risquent même d’avoir l’effet inverse. Rechercher une nouvelle transcendance pour restaurer l’autorité est une tentative qui semble bien vouée à l’échec parce que, comme l’explique Arendt se référant à Machiavel, cela nécessiterait une nouvelle fondation, c’est-à-dire une crise violente, brutale, sans pour autant que le succès en soit assuré. C’est en poursuivant l’analyse de la disparition de l’autorité que l’on peut approfondir la réflexion et, peut-être, trouver d’autres solutions rétablissant un fonctionnement de la démocratie plus efficace qu’actuellement.
                            Nous proposons tout d’abord une analyse fondée sur le développement scientifique et technique des sociétés modernes, que nous voyons avec Mendel comme une des causes de l’affaiblissement de l’autorité paternelle. Ce développement résulte de deux facteurs : l’informatisation généralisée de la société et les progrès de la biologie. Sa rapidité rend difficile la prise de conscience de ses conséquences, surtout de celles qui ne se manifestent pas concrètement de façon immédiate et qui sont par suite peu visibles. Une d’entre elles nous paraît fondamentale : il modifie les concepts que l’homme se forge de lui-même et de la société.

De l’informatisation de la société à celle de la pensée

                    On peut fixer le début de l’informatisation de la société à 1978, date à laquelle a été publié le rapport du même nom rédigé par Simon Nora et Alain Minc à la demande du président Valéry Giscard d’Estaing. Elle a concerné tout d’abord le secteur économique : les entreprises se sont informatisées à grande vitesse, créant un appel de main d’œuvre qualifiée difficile à satisfaire. Cette informatisation a automatisé tous les calculs comptables, fait disparaître du même coup tous les emplois subalternes et amélioré considérablement la gestion financière en offrant la possibilité d’effectuer des prévisions budgétaires, d’optimiser les investissements, de minimiser des coûts… Elle a provoqué un mouvement inverse, en donnant au pouvoir politique la possibilité technique d’un contrôle accru des finances des entreprises : il est bien clair que le pouvoir politique s’en est emparé dès qu’il a disposé des moyens nécessaires, et que les procédures de contrôle financier sont devenues beaucoup plus fréquentes et intrusives qu’auparavant.
                  Ce sont ensuite les procédés techniques qui ont été automatisés par le recours de plus en plus systématique aux robots et aux logiciels de pilotage des machines-outils. Il est devenu possible de substituer un ordinateur à l’homme dans de nombreuses situations nécessitant pourtant un degré cognitif élevé comme l’organisation et la manutention des matériels stockés dans un entrepôt ou la conduite d’un train. L’intérêt de l’informatisation, dans ce secteur, n’est pas seulement la recherche du moindre coût, mais aussi celle d’une meilleure efficacité et d’une plus grande sécurité, les accidents dus à une erreur humaine étant plus nombreux que ceux qui résultent d’une erreur informatique. Il y a eu évidemment disparition d’emplois peu qualifiés, mais aussi renforcement des normes et des contrôles au fur et à mesure des progrès techniques.
         Ces évolutions ont un point commun : de la même façon que l’invention de la force mécanique a dévalorisé la force physique, les progrès réalisés grâce à l’ordinateur ont dévalorisé l’intelligence. L’exemple typique est celui du jeu d’échec dont les champions sont régulièrement battus par les ordinateurs. Cette substitution n’a pas pour seule conséquence la disparition des emplois correspondants : en remplaçant l’homme par une machine dans une activité cognitive, on le diminue dans son humanité. Cette diminution dépend du degré cognitif de l’activité en question, et les progrès scientifiques en cours ne peuvent qu’accentuer cette dévalorisation, en rendant économiquement rentable et techniquement possible le remplacement de l’homme par l’ordinateur et des logiciels dans des activités nécessitant un degré cognitif de plus en plus élevé.
          Nous observons maintenant depuis quelques années l’informatisation des faits sociaux et humains : chaque fait est l’objet d’une description de plus en plus précise obtenue par des enquêtes sociologiques, chaque individu est repéré par des profils constitués de mesures ou de codes de plus en plus nombreux, classé dans des catégories de plus en plus fines, chaque décision est validée par des références à des textes antérieurs et peut devenir elle-même un nouveau texte de référence. Cette informatisation est à l’origine du développement permanent des banques de données sociales, commerciales et juridiques (administrations, assurances, entreprises etc.) et du développement des sciences et techniques du traitement de l’information contenue dans ces banques de données devenues gigantesques.
             L‘apport des nouvelles technologies dans le fonctionnement administratif et social exerce des effets analogues aux précédents : l’informatique augmente la quantité d’information recueillie et traitée, accélère le règlement des dossiers, et fait diminuer les effectifs des personnels. Il est économiquement efficace. Il y a aussi l’effet inverse, en particulier les risques que la compilation d’informations individuelles et le croisement des fichiers font courir aux libertés individuelles. D’autres conséquences sont moins visibles : la facilité avec laquelle l’information est analysée fait émerger de nouveaux besoins sociaux que l’état-providence est mis en demeure de satisfaire. Les revendications égalitaires sont renforcées par les inégalités statistiques mises en évidence dans les enquêtes sociologiques et interprétées comme des injustices sociales. On en voit la concrétisation dans la loi du 9 mai 2001 sur l’égalité professionnelle des hommes et des femmes, qui prévoit de nombreuses mesures et indicateurs quantitatifs pour l’assurer et la contrôler, dans les revendications issues de la publication des inégalités établies entre les communautés et d’une façon générale dans la recherche d’une égalité de plus en plus étendue.
                    Compte tenu de l’amélioration des procédures comptables et techniques générées par les nouvelles technologies, les responsables politiques sont tentés de procéder de façon analogue pour régler les problèmes sociaux, d’accentuer l’informatisation de l’individu, de collecter de plus en plus d’informations sur chacun pour satisfaire la revendication collective d’égalité. Les pouvoirs publics et les acteurs sociaux sont amenés à recourir systématiquement à la mesure quantitative des comportements humains et des faits sociaux, ce qu’Hayek considérait comme « la source des pires aberrations et absurdités produites par le scientisme dans les sciences sociales », et, pour pouvoir analyser les données ainsi recueillies, à développer les sciences de l’homme et de la société répondant aux besoins de la collectivité : cette démarche est typique de « l’informatisation de la pensée », de la perception devenue essentiellement quantitative de la société et de l’être humain.      
                    Le politique intervient dorénavant directement dans certaines orientations de la recherche scientifique. La finalité principale de cette dernière est non l’accroissement des connaissances, mais le développement de méthodes fonctionnelles, immédiatement utiles à la société. Cette intervention se manifeste par exemple par la création des Instituts Universitaires de Formation des Maîtres (l’objectif étant de régler les difficultés du système éducatif), des sections de sciences cognitives au CNRS et dans les universités (il s’agit ici de comprendre le fonctionnement biologique du cerveau pour expliquer les pathologies non seulement neurologiques mais aussi mentales), accompagnées évidemment des créations de postes de chercheurs dans ces sections. Elle se manifeste aussi dans le financement de la recherche par les appels d’offres, dont la très grande majorité a pour origine une administration française ou européenne  :« en tout cas, le fossé se creuse dans les années 1970 entre deux formes de science sociale. La première remet en question de plus en plus profondément ses catégories, ses outils et ses fondements, tandis que la seconde évolue au contraire vers l'empirisme de plus en plus radical de l'analyse des données. La première adopte donc de plus en plus nettement une attitude critique vis-à-vis du pouvoir d'État, tandis que la seconde est au contraire de plus en plus étroitement associée aux demandes des administrations. ». C’est de toute évidence la seconde qui bénéficie du soutien des gouvernements. Il ne s’agit pas ici d’en évaluer les résultats mais de montrer les conséquences et les limites de cette seconde forme de science sociale.
                        En fin de compte, la démarche politique actuelle concernant l’homme et la société copie la démarche suivie auparavant pour contrôler les comptes des entreprises et les normes techniques. Elle soumet les politiques sociales au traitement automatique de l’information ; la nature de l’information traitée réduisant l’homme à son profil défini par une liste de codes, le pouvoir politique reprend le fantasme de certains polytechniciens d’avant la seconde guerre mondiale (l’X-crise) de transformer la sociologie en une technologie sociale chargée de gérer l’homme et la société, de la faire passer du statut de science humaine à celui de science de la nature. Ce n’est plus seulement la substitution de l’homme par une machine dans une activité cognitive qui diminue son humanité, c’est la vision de l’homme par lui-même. Cette évolution est renforcée par les progrès fulgurants en génétique, qui, en donnant à l’espèce humaine un pouvoir biologique sur elle-même, en fixe paradoxalement des limites.
Réduction de l’être humain à un être de nature

            La réduction de l’individu à son corps biologique par la génétique a pour équivalent la réduction de l’homme à ses profils et du fait social à ses mesures. L’homme et la société deviennent des objets, des êtres de nature. C’est une démarche qui détruit les transcendances sur lesquelles s’appuie l’autorité. Arendt voit ces dernières dans la tradition historique, la stabilité de la structure sociale, la religion, et finalement dans le concept romain de fondation. Leur force peut être expliquée par leur immanence dans l’inconscient culturel présent dans les familles et les institutions collectives que Georges Devereux considère comme fondamentales pour la transmission des valeurs et de la loi symbolique aux générations successives. En réduisant peu à peu l’homme à l’état de nature, l’informatisation de la société rend le contenu de cet inconscient culturel de plus en plus pauvre et sa transmission de plus en plus difficile. L’immigration contribue à cette évolution de différentes façons : elle enrichit le patrimoine culturel en apportant de nouvelles valeurs, mais les immigrés ne partagent pas l’inconscient culturel historique commun. Ce dernier imprègne de moins en moins la population, et aboutit au remplacement de la loi symbolique, implicite, par la loi de la société, explicite, dont la nécessité pour compenser la faiblesse de la première en accélère en même temps l’affaiblissement. Cette évolution explique la multiplication des textes réglementaires de tous niveaux. La disparition de l’autorité et l’informatisation des esprits aboutissent ainsi au renforcement de la légalité, à l’inflation des lois et règlements, et à l’intrusion de la loi dans des institutions qui n’y étaient guère soumises auparavant.
                 Un exemple est celui de l’école, de la « judiciarisation du monde scolaire ». L’autorité de l’enseignant est fondée sur une transcendance particulière due à son pouvoir et à la circonscription de ce dernier à son savoir, à son rôle de transmission de ce savoir, à sa position de magister et non de dominus, à la reconnaissance de ce savoir par les élèves, leurs parents et la société,,. Elle disparaît au fur et à mesure de l’intrusion de la loi et de la réglementation dans les établissements éducatifs. En fixant en détail les actions correspondant à chaque situation, le législateur intervient dans un domaine qui relève plus de l’implicite que de l’explicite, de l’être de culture que de l’être de nature, et ne prend pas en compte le caractère unique et non mesurable des personnalités et des relations. Il rend concevables des comportements qui ne l’étaient pas auparavant, et les élèves n’acceptent plus d’obéir du simple fait de leur position et de celle de leur professeur, mais en vertu d’un règlement intérieur qui fait disparaître l’autorité pédagogique et qui, amené à recenser toutes les situations possibles, devient de plus en plus détaillé, précis et contraignant. L’effet est d’ailleurs réciproque, l’enseignant agissant suivant le règlement plus que selon ses convictions : son action pédagogique et éducative perd de son efficacité. Les éducateurs et enseignants étant privés d’autorité et ne disposant d’aucun pouvoir, cette situation impose peu à peu l’intrusion dans les établissements scolaires des pouvoirs policier et judiciaire, seuls habilités à faire appliquer le règlement puisqu’il s’agit de la loi : l’échec de l’éducation fondée sur la relation humaine est consommé.
                     La sexualité, devenue un fait social observé et mesuré depuis le rapport Kinsey (1948), donne une autre illustration claire de la disparition de la loi symbolique et de ses conséquences. L’affaiblissement de l’inconscient culturel dû à la réduction de l’homme à son corps biologique, à son retour à l’état de nature, a pour effet réciproque le contrôle légal des comportements sexuels. Le pouvoir politique a normalisé l’homosexualité et stigmatisé la pédophilie, les a introduites dans l’explicite, dans la légalité. L’inceste entre adultes consentants est légalement et sévèrement interdit dans certains pays comme le Canada (article 155 du code criminel) : la loi explicite interdit ce comportement en donnant comme arguments le danger qu’il fait courir aux descendants (ce qui pourrait justifier des contrôles génétiques inquiétants) et le désordre qu’il cause dans la société (argument utilisé auparavant pour condamner l’homosexualité), alors que c’est un interdit symbolique qui fait de l’homme un être de culture (la notion d’inceste n’existe pas dans les sociétés animales). De même, la zoophilie, même en privé, est interdite en France depuis la loi du 9 mars 2004 (auparavant, seule la bestialité qui faisait subir des sévices à l’animal était interdite). Ces lois explicites sont fondées sur des jugements de valeur sujets par la nature même de la démocratie à la discussion et à la contestation (par exemple, la loi canadienne sur l’inceste est contestée parce qu’elle est en contradiction avec la liberté individuelle). Elles montrent a contrario que ces comportements sont devenus concevables au sein de la société humaine : devenus légaux ou illégaux, ils ne peuvent plus être normaux ni anormaux, ils entrent au contraire dans le champ politique de la confrontation des idées. La violation de la loi explicite n’est pas de même nature que celle de la loi symbolique ; elle ne remet pas en cause ce qui fait l’homme, elle ne diminue pas son humanité.
                          En donnant à tout responsable la possibilité d’expliquer sa décision par l’analyse de l’information disponible sur les banques de données et par l’application d’un texte réglementaire, on crée l’exigence réciproque : toute décision doit être argumentée de façon incontestable, en fonction de cette information, des règlements en vigueur et des décisions antérieures. La référence transcendante justifiant l’autorité donnait une valeur à une décision que l’on considère maintenant comme arbitraire et par suite inacceptable si elle ne résulte pas de l’analyse technique de la situation, du profil d’un individu, de l’information répertoriée, d’un ensemble de profils, d’une analyse quantitative s’il s’agit d’un fait social. On sait que l’autorité « est incompatible avec la persuasion qui présuppose l’égalité et opère par un processus d’argumentation » : la substitution de la persuasion et de la loi explicite à l’autorité et à la loi symbolique affaiblit ces dernières par le recours imposé à l’argumentation, et cet affaiblissement rend d’autant plus nécessaire le recours à la légalité.
             On connaît l’égalité en droit, insuffisante si les conditions matérielles dans lesquelles vit la population ne permettent pas l’exercice des droits-libertés, et on sait que cette insuffisance au XIXe siècle est une des explications de la naissance des droits-créances. L’égalité en humanité, réelle ou formelle, est une égalité de principe : elle laisse exister des différences entre les individus tout en leur accordant la même importance morale dans la société. Par contre l’informatisation réduit peu à peu l’être humain à l’information dont on dispose sur lui, à son profil : l’informatique ne traite que des données codées. L’importance morale disparaît. L’égalité devient l’égalité des profils, c’est-à-dire la similitude des individus dès qu’ils sont réduits à la liste des codes choisis pour les caractériser. L’état-providence, sommé de satisfaire les droits-créances, est amené à classer l’individu et à le confondre avec ceux qui ont le même profil : on perd l’individualité des cas pour ne considérer que des catégories, des classes, entre lesquelles on recherche une justice sociale et une juste redistribution des biens et des pouvoirs. C’est une transformation profonde de la notion de justice sociale qui ne laisse aucune place à l’affectif ni à l’intuitif. Le classement administratif de l’individu, en lui attribuant le comportement moyen de sa classe, le prive de sa liberté, qui est celle de ses choix conditionnés par son humanité, par ses choix antérieurs, par son passé. L’inégalité de fait, lorsqu’elle se manifeste, crée un sentiment de gêne, d’injustice sociale que l’on fait disparaître en limitant la responsabilité de l’individu dans ses actes qu’elle explique par les catégories dans lesquelles il a été classé, suivant la pensée antihumaniste des années 1970. Les handicaps de naissance sont eux-mêmes considérés comme des injustices que la société doit rectifier.
                  Les individus sont perçus finalement comme des êtres de nature, comme des objets regroupés par similitude, et par suite les sciences de l’homme et de la société sont considérées comme des sciences de la nature, comme une technologie sociale. La société perd le sens de l’humain développé par les philosophes du XVIIIe siècle. Le fantasme de l’X-crise est réalisé, mais l’homme est privé de sa liberté individuelle.
                   Renaut propose dans son essai une comparaison entre le passage du dressage à l’éducation et l’évolution de la conception de l’être humain comme être de nature vers l’homme démocratique, qui devient un être de culture séparé du règne animal par la liberté qu’il s’est lui-même donnée. Nous assistons à l'évolution inverse : l’informatisation des esprits, en limitant l’être humain à une liste de codes, en faisant disparaître la loi symbolique, le remet dans l’ordre de la nature. L’intervention de la police ou de l’armée dans les écoles est un retour au XVIIIe siècle, elle relève du dressage, pas de l’éducation. Elle transforme l’école en panopticon, le système éducatif en système pénitentiaire. Un pouvoir déshumanisé opérant par le jeu de sanctions automatiques et cherchant par ce moyen à créer chez l’homme les réflexes bien connus que Pavlov a étudiés sur des chiens et Skinner sur des rats, commence à apparaître.

De l’information à la connaissance
               L’informatisation généralisée et la conception de l’homme comme un être de nature provoquent la confusion entre l’information (sur les objets) et la connaissance (de l’être humain). S’il est évident que la seconde a besoin de la première, il est clair, suivant Edgar Morin, que « la pléthore d’information peut étouffer la pensée. » Le pouvoir politique, qui dispose d’une masse considérable d’informations sur les individus et les faits sociaux, a une responsabilité et un intérêt particuliers dans le traitement de ces informations qui expliquent son intrusion dans la recherche scientifique. Une question se pose alors : les sciences de traitement de l’information facilitent-elles sa transformation en connaissance ?
             Paradoxalement, la réponse est clairement négative. Au contraire, le développement des sciences de traitement de l’information met à la disposition des spécialistes des sciences de l’homme et de la société un outil scientifique de plus en plus complexe et par suite de plus en plus difficile à utiliser de façon conforme à la méthode mathématique et informatique appliquée. Cela nécessite donc une bonne maîtrise des méthodes quantitatives, rarement présente chez les spécialistes des sciences humaines. L’accumulation d’informations donne une approximation plus précise de la société, mais si l’on considère comme Weber que la réalité sociale est chaotique dans le même sens que la réalité physique, plus l’observation d’un fait social est précise, plus sa compréhension est difficile. On peut regarder ces méthodes comme un prolongement du cerveau, de la même façon qu’Henri Bergson considérait l’outil comme un agrandissement du corps : le supplément d'âme espéré par le mystique Bergson devient un supplément de rationalité, d’imagination et d’esprit critique nécessaire au chercheur. C’est à ce prix – élevé – que l’on peut transformer l’information obtenue à l’aide des méthodes de mathématiques appliquées en connaissance sur l’homme et la société. La question qui vient immédiatement à l’esprit est de savoir si la société actuelle, par son système de formation et de recherche, permet le développement de ces aptitudes et compétences. Il semble bien malheureusement que non, du fait de la dynamique égalitaire et de la fin de l’autorité, de l’état de crise permanente qu’elles créent dans le système éducatif, de l’informatisation des esprits et de l’intervention du pouvoir politique dans la recherche. L’enrichissement de la connaissance de la société par les méthodes de mathématiques appliquées est réel, mais au prix d’erreurs d’interprétation, d’analyses erronées, de détournements parfois intellectuellement malhonnêtes dont la fréquence est bien supérieure à ce que l’on pense généralement.
               Tocqueville explique la dynamique égalitaire de la façon suivante : « Il se rencontre aussi dans le cœur humain un goût dépravé pour l’égalité, qui porte les faibles à vouloir attirer les forts à leur niveau, et qui réduit les hommes à préférer l’égalité dans la servitude à l’inégalité dans la liberté. ». Attirer les « forts » au niveau des « faibles », c’est évidemment le contraire de ce qu’il faut faire, mais c’est la réalité actuelle. Dans le système éducatif, comme l’explique Arendt, la dynamique égalitaire se fait aux dépens des meilleurs élèves. Elle limite donc, chez ceux qui en ont les capacités intellectuelles, le développement des aptitudes et des compétences nécessaires à une démarche scientifique fondée sur l’esprit critique et l’imagination, et les encourage même parfois à s’engager dans des voies intellectuellement moins riches que celles auxquelles ils pourraient prétendre. Elle promeut au contraire la recherche systématique de la facilité, déjà encouragée par la puissance de l’informatique et la substitution de l’homme par l’ordinateur dans des activités cognitives. Le système éducatif étant en crise depuis plus de quarante ans, nous en subissons actuellement les conséquences.
            L’immense espace de progrès ouvert par l’informatique et les nouvelles technologies n’est plus approché de façon critique, créatrice, imaginative, mais pour en tirer un profit immédiat pour l’homme et la société, pour informatiser le maximum de tâches autrefois confiées à l’homme, sous la pression des pouvoirs publics qui y trouvent un intérêt à court terme et qui écartent peu à peu les résultats obtenus par la réflexion qualitative. Cette dernière, fondée sur l’observation et la compréhension de l’humanité chez un être humain, ne peut être que subjective puisqu’elle est fondée sur l’humanité de l’observateur ; elle est de moins en moins acceptée à la fois du pouvoir politique et de la population, tous deux à la poursuite d’une objectivité illusoire et d’une fonctionnalité immédiate des progrès scientifiques. Sa disparition est programmée dès l’instant que l’on réduit l’homme à un être de nature, à son profil, qu’on le considère comme un objet.
Comment profiter de cet espace de progrès s’il a pour conséquence la réduction de l’être humain à un simple consommateur jamais assouvi de biens matériels ? Pourquoi cette réduction perdure-t-elle, alors que c’est l’homme même qui a ouvert cet immense espace à explorer, montrant par-là sa capacité à compenser ses faiblesses par des machines, à se dépasser, à élargir son horizon ? La conquête de l’espace physique et intellectuel va-t-elle se traduire par une réduction de la dimension de l’homme ?
Conséquences de l’égalité
                     L’affaiblissement de la loi symbolique, la fin de l’autorité, la crise récurrente du système éducatif, la recherche systématique de la facilité, la réglementation généralisée, la réduction de l’homme à l’état de nature, tout cela est bien inquiétant et s’explique par la préférence pour « l’égalité dans la servitude à l’inégalité dans la liberté. » Si cette préférence est partagée par une majorité de personnes, il est normal dans un régime démocratique qu’elle soit peu à peu satisfaite. On peut se demander alors si la démocratie ne contient pas les germes de sa propre disparition. Jusqu’où peut mener en effet « l’égalité dans la servitude » ? Peut-on continuer à diminuer les inégalités sans détruire ce qui permet à la démocratie d’exister et à la société de progresser ? L’égalité démocratique peut-elle réduire l’homme à un être de nature alors que la démocratie est fondée sur son appréhension comme un être de culture, et justifiée par le progrès social qu’elle permet ? L’égalité peut-elle perdurer dans la servitude ou bien des individus charismatiques vont-ils s’emparer de cette servitude à leur profit comme cela s’est passé au XXe siècle en Europe et comme on le voit actuellement dans certains pays ? Cette inquiétude était déjà celle de Tocqueville : « tandis que les instincts naturels de la démocratie portent le peuple à écarter les hommes distingués du pouvoir, un instinct non moins fort porte ceux–ci à s’écarter de la carrière politique, où il leur est si difficile de rester complètement eux-mêmes et de marcher sans s’avilir. ».

                  La fin de l’autorité exerce dans tous les secteurs de la société l’effet que Tocqueville évoque dans le cas particulier du pouvoir politique. L’exigence d’une argumentation explicite justifiant une décision prise dans l’exercice d’un pouvoir (éducatif, judiciaire, policier, médical …) remet en cause non seulement l’autorité de celui qui le détient, mais aussi sa compétence particulière, dévalorise l’approche de l’humain sur laquelle elle est fondée, et marginalise « les hommes distingués » parfois peu aptes ou peu enclins à expliquer leur décision. Il s’agit ici de médecins, d’enseignants, de chercheurs, de magistrats, …, qui préfèrent finalement rester dans leur tour d’ivoire, appliquer éventuellement à contre-cœur les instructions qu’ils reçoivent, et se désintéresser de la vie sociale. L’individualisme des « forts » est la conséquence de l’égalitarisme des « faibles ». Le pouvoir administratif trouve d’ailleurs dans ce désintérêt, qui se manifeste par l’absence de contestation et l’indifférence, une facilité supplémentaire pour asseoir sa domination sur la compétence professionnelle.
                 La désimplication des élites fait craindre une médiocratisation progressive de la société, en ce sens que les postes de responsabilité politiques, administratifs et techniques risquent d’être confiés de plus en plus souvent à des gens de compétence de moins en moins élevée. L’exemple le plus inquiétant concerne les formateurs : les nouveaux professeurs des écoles et professeurs de français ne maîtrisent souvent plus du tout l’orthographe, et les correcteurs aux concours de recrutement reçoivent des instructions leur imposant d’être indulgents. On se demande comment l’orthographe va pouvoir être enseignée. Cette évolution est perceptible aussi dans certains secteurs comme l’Université, dont les postes à responsabilité administrative sont parfois si inintéressants qu’il n’y a guère de candidats enseignants, et peu parmi « les hommes distingués » qui ne veulent pas lutter contre des obstacles administratifs et résoudre des problèmes qu’ils ne jugent pas dignes d’eux. L’égalité dans la servitude risque donc d’amener au pouvoir, à la responsabilité, des gens qui n’en ont pas la compétence, et qui au mieux limitent leur rôle à appliquer et faire appliquer les textes réglementaires en vigueur. Le pire se produit lorsqu’un « faible » exerçant un pouvoir ne se rend pas compte de sa médiocrité, et se croit l’égal des « forts », et même supérieur puisque c’est lui qui exerce le pouvoir. Ce dernier est alors d’autant plus contesté qu’il ne résulte d’aucune compétence reconnue, et ne peut exister que sous forme d’abus de pouvoir ou de domination charismatique.
           Cette évolution renforce la domination du politique et de l’administration sur la compétence professionnelle : on la constate dans les services publics, en particulier dans les systèmes éducatif et sanitaire, les experts nommés par les ministères étant plus des statisticiens et des comptables analysant les problèmes de façon collective que des pédagogues et des médecins confrontés aux difficultés individuelles des élèves et des patients. Pour ne prendre qu’un exemple récent dans un autre domaine, certains députés croient mieux savoir qu’un historien spécialiste de la question que le massacre des Arméniens par les Turcs en 1915-1917 est un « génocide », et n’hésitent pas à proposer une loi imposant l’usage de ce terme pour qualifier ce massacre. Un tribunal condamne un membre du Front national pour avoir dit qu’il appartient aux historiens d’établir la vérité sur la Shoah, alors qu’au même moment dix-neuf d’entre eux parmi les plus reconnus s'élèvent « contre la proclamation de vérités officielles, indignes d'un régime démocratique». à quand le dictionnaire officiel historique et linguistique conforme aux instructions de l’Assemblée nationale ? Le danger pour la démocratie devient évident. Il est urgent d’y remédier.

Retour au pouvoir administratif
                De l’avis de Renaut et de Mendel, ce serait une erreur de vouloir restaurer l’autorité en revenant à l’ordre ancien. Cet ordre a vécu, n’est plus connu d’une grande partie de la population et sa restauration amènerait plus de difficultés que d’avantages. Ce n’est pas seulement l’autorité qui a disparu, mais aussi le pouvoir démocratique qui n’est plus exercé dans certains secteurs de la société. La disparition de ce dernier n’est pas seulement due au refus des personnes qui le subissent, qui le considèrent comme injustifié ; elle est due aussi au sentiment de perte d’autorité, à la peur de l‘exercer chez ceux-là mêmes qui en ont encore la charge, le cas le plus évident étant celui des parents. Ce sentiment s’explique par la tendance actuelle à la contestation systématique de toute forme d’autorité en particulier à l’égard des enfants et des jeunes.
    L’idée de restaurer une forme d’autorité pour rétablir ce pouvoir est utopique : on ne crée pas de toutes pièces une transcendance sur laquelle s’appuierait cette autorité. C’est d’abord le pouvoir qui existe, arbitraire, éventuellement violent, et qui crée ou utilise peu à peu une transcendance qui lui permet d’être accepté par la population. Le rétablissement d’un pouvoir fondé sur une autorité non démocratique, sur la violence, d’essence religieuse, charismatique ou idéologique, n’est pas impossible comme l’a montré l’avènement au siècle dernier de régimes totalitaires ou intégristes. C’est le danger principal auquel s’expose une démocratie qui va mal et qui conduit les médiocres et les « faibles » aux postes de responsabilité. L’urgence commande de rétablir un pouvoir démocratique efficace, s’exerçant dans le cadre de la loi, dont les décisions seraient indiscutables. On pense bien évidemment au respect de la loi républicaine dans les banlieues, mais aussi aux systèmes éducatif et judiciaire en grande difficulté et aux problèmes inextricables posés par l’immigration, dont le traitement politique est depuis fort longtemps une suite d’erreurs, de démissions, de contestations, de contradictions.        
       Rétablir un pouvoir administratif fort, dont les décisions seraient quasi indiscutables, n’est pas incompatible avec la démocratie. Il est plus accepté qu’on ne le pense généralement : l’interdiction du port de signes religieux à l’école n’a soulevé quasiment aucun remous et s’est révélée efficace. Les conditions pour assurer au pouvoir administratif un caractère démocratique sont qu’il soit accepté par la population dans son ensemble, qu’il respecte les principes démocratiques, qu’il évite toute intrusion dans la compétence purement professionnelle qu’il devrait au contraire favoriser et soutenir, et enfin qu’il ne soit pas violemment contesté par l’opposition politique du moment. On ne peut certes pas espérer l’unanimité, mais il est indispensable qu’une très grande majorité d’individus reconnaisse ce pouvoir. Ce n’est possible qu’en limitant son champ d’application à des problèmes pour lesquels il existe un large consensus social. En s’exerçant en dehors de ce consensus, le pouvoir rencontrerait des oppositions fortes et se trouverait confronté au dilemme que nous connaissons actuellement : se limiter concrètement à la gestion des affaires courantes ou intervenir par des manipulations peu avouables, le recours à des méthodes brutales n’étant pas imaginable actuellement en France. Il est donc nécessaire que, dans des situations précises, bien circonscrites, une décision arbitraire fondée sur la compétence et la responsabilité soit acceptée sans être argumentée : les décisions d’un arbitre lors d’un match ne doivent pas pouvoir être contestées, même s’il y a erreur – en réalité surtout, sinon c’est sans intérêt. Accepter que les arbitres se trompent, c’est la seule façon pour que les matchs soient arbitrés correctement et que des vocations d’arbitre se manifestent. C’est la sélection de ces derniers qui fait leur compétence, pas le contrôle de leurs décisions. D’une façon plus générale, une décision ne devrait pas pouvoir être contestée administrativement lorsqu’elle nécessite pour être efficace la reconnaissance individuelle et collective de l’autorité de celui qui la prend, sauf bien entendu en cas de préjudice majeur.
          La préservation de la démocratie passe donc tout d’abord par une redéfinition du champ dans lequel le pouvoir politique peut s’exercer. Par principe, la démocratie protège de toute intrusion politique un domaine privé. C’est le respect de ce domaine privé qui donne un sens au concept de citoyenneté, qui justifie l’exercice du pouvoir démocratique dans le domaine public, et c’est en son sein que peuvent évoluer les valeurs de la société. Inversement, une société démocratique qui s’attribue la responsabilité de faire évoluer les comportements privés suivant une idéologie particulière est en contradiction avec elle-même. Renaut voit dans cette sphère privée, indemne de toute intervention politique, une cause de fragilisation du pouvoir démocratique tenu par sa définition même de la respecter et de permettre ou même de faciliter le développement de sa propre contestation. Nous voyons plutôt dans sa violation l’origine des contestations de l’autorité : « Monsieur, l’homme demande qu’on lui fiche la paix ! Chacun est maître de soi-même, de ses opinions, de sa tenue et de ses actes, dans la limite de l’inoffensif. Les citoyens de l’Europe sont las de sentir à toute heure sur leur épaule la main d’une autorité qui se rend insupportable à force d’être toujours présente. Ils tolèrent encore que la loi leur parle au nom de l’intérêt public, mais lorsqu’elle entend prendre la défense de l’individu malgré lui et contre lui, lorsqu’elle régente sa vie intime, son mariage, son divorce, ses volontés dernières, ses lectures, ses spectacles, ses jeux et son costume, l’individu a le droit de demander à la loi pourquoi elle entre chez lui sans que personne l’ait invitée . ».

Culture privée, culture publique
                       Le développement scientifique et technologique, en réduisant l’homme à un être de nature, en le considérant comme un objet, a pour effet de réduire cette sphère privée. Il revient au pouvoir politique démocratique de la restaurer, de refuser d’y intervenir, même à l’invitation des individus. Elle regroupe l’ensemble des valeurs pour lesquelles il n’y a pas de consensus. Inversement, le champ d’application du pouvoir politique d’une démocratie recouvre toutes celles qui sont partagées : « Ce que montre le modèle américain, c’est que la culture publique commune n’exige pas l’homogénéité de la culture privée, et que c’est celle-là, et non celle-ci, qui est indispensable au fonctionnement correct de la démocratie. ». 
                          Un pouvoir démocratique ne peut être efficace que s’il est en même temps circonscrit à cette sphère publique. La séparation de ces deux sphères est donc une nécessité politique : « un gouvernement qui se dessaisirait d’un part de pouvoir en laissant aux citoyens une plus large autonomie restaurerait la puissance publique. » Elle est particulièrement difficile dans le contexte d’un état-providence qui se charge du bien-être des individus à leur propre demande, et elle impose une évolution des mentalités inverse de la dynamique providentielle actuelle.

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